Le lymphome est la néoplasie hématopoïétique la plus fréquemment diagnostiquée chez le chat, représentant environ 30 % des cancers félins et jusqu’à 90 % des tumeurs hématopoïétiques [1]. Sa distribution anatomique s’est profondément modifiée sur les trois dernières décennies : la forme médiastinale, historiquement dominante et associée au virus de la leucose féline (FeLV), a nettement reculé au profit des formes digestive et nasopharyngée, aujourd’hui les plus fréquentes en Europe comme en Amérique du Nord [4]. Ce glissement épidémiologique ne s’explique que partiellement par la baisse de prévalence rétrovirale [4]. Pour le praticien généraliste, l’enjeu se déplace vers trois questions : distinguer le lymphome digestif d’une maladie inflammatoire chronique intestinale (MICI), arbitrer entre protocole à administrer en clientèle et référer en oncologie, et différencier le grade histologique qui conditionne l’ensemble de la démarche pronostique et thérapeutique.
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| Rubrique | Contenu |
|---|---|
| Signaux cardinaux | Chat âgé (médiane 9 à 12 ans), amaigrissement chronique, vomissements et/ou diarrhée persistants, épaississement digestif à la palpation abdominale ; chez le chat jeune (< 3 ans), suspecter une forme médiastinale ou disséminée. |
| Diagnostics différentiels prioritaires | MICI, hyperthyroïdie, insuffisance rénale chronique (IRC), pancréatite chronique, adénocarcinome intestinal, léiomyosarcome, allergie alimentaire, entérites infectieuses chroniques. |
| Examens de première intention | NFS, biochimie complète avec T4 totale, dosage cobalamine et folates, échographie abdominale (avec mesure de l’épaisseur des couches pariétales, en particulier de la musculeuse), radiographies thoraciques, statut FeLV/FIV. |
Red flags à ne pas manquer
Épanchement pleural chez un chat jeune (forme médiastinale, urgence respiratoire), méléna franc ou hématémèse, masse abdominale focale palpable, azotémie et rénomégalie bilatérale, signes neurologiques centraux, épistaxis unilatérale persistante.
Épidémiologie et pathogénèse
Le lymphome représenterait la néoplasie la plus fréquente du chat toutes espèces confondues [3]. L’incidence estimée en clientèle serait de l’ordre de 100 à 200 cas pour 100 000 chats [4]. Le tube digestif est le site anatomique le plus atteint, suivi des formes nasopharyngée, médiastinale, périphérique nodale, rénale, cutanée et du système nerveux central (SNC) [1].
L’âge médian au diagnostic se situe autour de 11 ans toutes formes confondues, avec une médiane de 8,7 ans dans les cohortes européennes les plus récentes [4]. La distribution bimodale historique (premier pic autour de 2 ans, second pic entre 10 et 12 ans) tend à disparaître dans les études récentes [4]. Une surreprésentation masculine reste rapportée dans la plupart des travaux [1][4]. La prédisposition raciale historiquement marquée du Siamois, qui atteignait 20 à 30 % des cohortes historiques, s’est aujourd’hui atténuée à moins de 8 % [4], ce qui suggère l’implication d’un facteur génétique associé à la forme médiastinale du jeune chat [4].
Le statut rétroviral a longtemps été considéré comme un déterminant majeur. Il est admis que le FeLV était associé à environ 70 % des lymphomes félins dans les années 1970-1980 [3]. La couverture vaccinale et les programmes de dépistage ont abaissé cette proportion à moins de 15 % dans les études récentes [1]. Le FIV n’induit pas directement le lymphome mais son effet immunosuppresseur multiplierait par cinq environ le risque de développer la maladie chez les chats porteurs [1]. Malgré ce recul rétroviral, l’incidence globale du lymphome ne diminue pas et pourrait même augmenter, ce qui suggère l’intervention d’autres facteurs [1][4]. Trois pistes sont documentées : l’exposition au tabagisme passif, associée à un doublement du risque de lymphome gastro-intestinal [5] ; l’immunosuppression thérapeutique chronique [1] ; et l’inflammation intestinale chronique, qui pourrait constituer un terreau pré-néoplasique dans la genèse des lymphomes digestifs de bas grade [1].
Signes cliniques
Les manifestations dépendent de la forme anatomique et du grade histologique, rarement pathognomoniques.
Lymphome digestif : signes chroniques peu spécifiques (amaigrissement, vomissements, diarrhée, anorexie ou dysorexie, léthargie, déshydratation) [3]. La palpation abdominale peut mettre en évidence un épaississement diffus des anses, une lymphadénopathie mésentérique ou une masse focale [3].
- Forme à petites cellules (bas grade) : évolution indolente, signes rapportés depuis plusieurs mois par le propriétaire, souvent améliorés transitoirement par des traitements symptomatiques [6].
- Forme à grandes cellules (haut grade) : présentation aiguë ou subaiguë, masse abdominale palpable et parfois épanchement péritonéal [6].
Lymphome médiastinal : chat jeune (âge médian 3 à 4 ans), tachypnée, dyspnée, anorexie, amaigrissement, parfois syndrome de Horner [1]. Épanchement pleural associé fréquent, aggravant la détresse respiratoire : la thoracocentèse peut être imposée en urgence avant tout autre acte diagnostique [1].
Chez le chat de moins de 18 mois, une cohorte multicentrique récente rapportait les formes médiastinale, disséminée et rénale comme les plus fréquentes, avec un taux de réponse global à la polychimiothérapie de 96 % dont 46 % de rémissions complètes [2]. Le lymphome doit donc figurer parmi les hypothèses prioritaires devant une masse médiastinale ou une lymphadénomégalie chez un chat jeune, même en l’absence de statut FeLV positif [2].
Lymphome nasal (forme extranodale la plus fréquente) : congestion nasale chronique, éternuements, épistaxis unilatérale puis bilatérale, déformation faciale progressive, jetage oculaire. Jusqu’à 20 % des cas présentent une dissémination systémique au diagnostic [1].
Lymphome rénal : évolution rapidement défavorable, vomissements, polyuro-polydipsie, amaigrissement, rénomégalie bilatérale à la palpation. 40 à 50 % de ces chats présenteraient une atteinte concomitante du SNC [1].
Autres formes (cutanée, laryngo-trachéale, SNC, périphérique nodale) : moins fréquentes. La présentation isolée est rare, la lecture multi-organique quasi constante : chacune impose une lecture attentive du contexte clinique global.
| Entité | Caractéristique échographique |
|---|---|
| MICI (entérite lymphoplasmocytaire, colite lymphoplasmocytaire, inflammation éosinophilique) | Épaississement modéré, préservation architecturale des couches pariétales |
| Lymphome à petites cellules (EATL type II) | Épaississement significatif de la musculeuse, considéré comme significatif lorsque supérieur à la moitié de l’épaisseur de la sous-muqueuse [3] |
| Lymphome à grandes cellules (EATL type I, DLBCL gastrique) | Masse focale ou épaississement transmural avec perte de l’architecture pariétale |
| Adénocarcinome intestinal | Masse focale, plus fréquente au niveau colique |
| Léiomyome ou léiomyosarcome | Masse focale à composante musculaire |
| Allergie alimentaire ou hyperthyroïdie | Épaississement modéré non discriminant |
Adapté de [3] et [6].
Démarche diagnostique
La démarche diagnostique repose sur trois piliers : la caractérisation anatomique, la confirmation cytologique ou histopathologique, et la classification cellulaire par immunohistochimie et étude de clonalité.
Le bilan initial associe un hémogramme, un profil biochimique complet, un examen d’urine, un test FeLV/FIV, une échographie abdominale et des radiographies thoraciques [1]. Le dosage de la cobalamine (vitamine B12) est fortement recommandé en cas de suspicion de forme digestive : une hypocobalaminémie serait présente chez environ 78 % des chats atteints de lymphome digestif de bas grade [6]. Un dosage bas des folates ou une altération de la trypsine-like immunoreactivity (TLI) orientent également, sans discriminer formellement lymphome et MICI [3].
L’échographie abdominale constitue l’examen d’orientation clé du lymphome digestif. L’épaississement circonférentiel de la paroi intestinale, la lymphadénopathie mésentérique et l’infiltration hépatique ou splénique sont les images les plus fréquemment décrites [6]. Un épaississement de la musculeuse supérieur à la moitié de l’épaisseur de la sous-muqueuse est considéré comme un critère significativement évocateur d’un lymphome à petites cellules par rapport à une MICI [3]. Il conviendrait cependant de rappeler qu’une échographie normale n’exclut pas le diagnostic : dans les formes de bas grade, les anses intestinales peuvent apparaître normales à l’examen [6]. Une atteinte hépatique est retrouvée chez environ 53 % des chats présentant un lymphome digestif de bas grade [6].
La cytoponction à l’aiguille fine d’une masse ou d’un nœud lymphatique atteint suffit fréquemment à établir le diagnostic dans les formes à grandes cellules et dans le lymphome à grands lymphocytes granuleux [1]. Elle reste en revanche insuffisante dans les formes de bas grade et dans les cas où le tissu n’est pas accessible en aspiration : la confirmation repose alors sur l’histopathologie [1][3].
Le mode de prélèvement histologique fait débat. La biopsie endoscopique est non invasive et donne accès à l’œsophage, à l’estomac, au duodénum et, par voie coloscopique, à l’iléon distal et au côlon. Elle prélève cependant essentiellement la muqueuse et la sous-muqueuse superficielle, ce qui limite sa sensibilité dans les formes transmurales et dans le diagnostic différentiel MICI vs lymphome à petites cellules [1][3]. Une étude comparative sur dix cas de lymphome digestif a montré que la biopsie endoscopique ne permettait le diagnostic que dans trois cas et le suggérait dans trois autres, alors que la laparotomie exploratrice s’avérait plus discriminante [3]. La biopsie pleine épaisseur, obtenue par laparotomie ou laparoscopie, permet d’apprécier l’infiltration lymphocytaire à travers l’ensemble des couches pariétales et d’obtenir simultanément des prélèvements ganglionnaires et hépatiques [3]. L’iléon et le jéjunum, localisations préférentielles du lymphome digestif félin, sont d’accès difficile par voie endoscopique et devraient toujours faire l’objet d’un prélèvement chirurgical en cas de suspicion forte [3].
L’immunohistochimie (IHC) et l’étude de clonalité par PARR (PCR for antigen receptor rearrangements) sont indiquées lorsque le diagnostic histologique reste équivoque, en particulier pour distinguer un lymphome T à petites cellules d’une entérite lymphocytaire sévère [1][3]. L’IHC caractérise l’immunophénotype (B, T, NK) mais ne discrimine pas formellement processus tumoral et processus inflammatoire, puisque la population B ou T peut également infiltrer une lésion inflammatoire [3]. La PARR détecte une clonalité de la population lymphoïde, marqueur de malignité, avec une sensibilité rapportée de 68 à 90 % selon les études [6]. Un résultat négatif n’exclut donc pas totalement un lymphome.
Encadré 2. Critères histologiques en faveur d’un lymphome digestif T par rapport à une entérite lymphocytaire d’intensité sévère [3]
- Infiltration lymphocytaire des plans situés sous la sous-muqueuse
- Formation de nids (agrégats intra-épithéliaux de plus de cinq lymphocytes) ou de plaques (segments de plus de cinq cellules épithéliales envahis massivement) par les cellules lymphoïdes au sein de l’épithélium
- Population lymphoïde monomorphe et de petite taille
- Signes d’invasion intravasculaire
- Index mitotique élevé du contingent lymphoïde
Arbre décisionnel : suspicion de lymphome digestif chez un chat adulte à âgé
-
Signes digestifs chroniques + palpation abdominale
- Épaississement diffus sans masse → passer à l’étape 2
- Masse focale palpable → échographie abdominale et cytoponction guidée (étape 3)
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Bilan biologique complet + T4 totale + cobalamine + folates + FeLV/FIV
- Anomalies non spécifiques ou hypocobalaminémie → étape 3
- Hyperthyroïdie ou IRC confirmées → traiter et réévaluer avant conclusion
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Échographie abdominale
- Épaississement de la musculeuse > 50 % de la sous-muqueuse → suspicion forte de lymphome à petites cellules → étape 4
- Épaississement pariétal circonférentiel avec perte de l’architecture des couches ou masse focale → suspicion forte de lymphome à grandes cellules → étape 4
- Lymphadénopathie mésentérique isolée → cytoponction ganglionnaire guidée (étape 4)
- Échographie normale : ne pas exclure, réévaluer à 4 à 6 semaines ou orienter vers biopsies étagées
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Confirmation histologique
- Biopsies pleine épaisseur (laparotomie ou laparoscopie) : gold standard pour lymphome à petites cellules et diagnostic différentiel MICI
- Biopsies endoscopiques : acceptables en 1ère intention sur formes à grandes cellules avec accès haut du tractus
- Cytoponction FNA : suffisante uniquement sur masse focale ou nœud accessible dans les formes à grandes cellules
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Typage complémentaire si diagnostic équivoque
- IHC (typage B/T) sur bloc paraffiné
- PARR (clonalité) sur cytologie ou histologie
Prise en charge thérapeutique
La prise en charge repose sur la polychimiothérapie multiagent, adaptée à la forme anatomique et au grade histologique. La chirurgie et la radiothérapie interviennent dans un nombre limité d’indications.
| Critère | EATL type I (grandes cellules, haut grade) | EATL type II (petites cellules, bas grade) |
|---|---|---|
| Présentation clinique | Aiguë ou subaiguë, masse abdominale palpable, épanchement péritonéal possible | Indolente, signes rapportés depuis plusieurs mois, amélioration transitoire sous symptomatiques |
| Signal échographique | Masse focale ou épaississement transmural avec perte d’architecture pariétale | Épaississement significatif de la musculeuse (rapport musculeuse/sous-muqueuse > 0,5) |
| Prélèvement de choix | Cytoponction souvent suffisante sur masse ou nœud, sinon biopsie | Biopsie pleine épaisseur (laparotomie ou laparoscopie) ; IHC + PARR fréquemment nécessaires pour distinguer d’une MICI |
| Protocole thérapeutique | Polychimiothérapie CHOP ou COP en administration IV | Chlorambucil + prednisolone PO au long cours ± supplémentation B12 |
| Taux de réponse global | 50 à 75 % | 70 à 85 % |
| Survie médiane | 6 à 8 mois ; 15 à 25 % atteignent 1 à 2 ans | > 2 ans dans plusieurs cohortes |
Synthèse comparative des deux entités clinico-pathologiques. Adapté de [1], [3] et [6].
Formes à grandes cellules (haut grade)
Il est classiquement admis que le protocole de choix des formes à grandes cellules serait une polychimiothérapie de type CHOP, associant vincristine, cyclophosphamide, doxorubicine et corticoïdes, éventuellement complétée par la L-asparaginase, administrée en cycles hebdomadaires à bimensuels sur 19 à 25 semaines [1]. Ce protocole est présenté comme treatment of choice dans la littérature nord-américaine [1].
Cette position doit néanmoins être nuancée à la lumière des données félines récentes. Contrairement au chien, l’ajout de la doxorubicine au protocole COP (cyclophosphamide, vincristine, prednisolone) ne semble pas modifier significativement le taux de rémission complète ni la survie globale chez le chat [4][6]. Une cohorte hollandaise récente rapportait, sur 110 chats traités par protocole COP modifié, un taux de rémission complète de 60 %, une période de survie sans récidive médiane de 763 jours et une survie médiane globale de 274 jours [4]. Le protocole utilisé associait vincristine à 0,6 mg/m² et cyclophosphamide à 250 mg/m² en administration simultanée hebdomadaire aux semaines 1 à 4, puis toutes les 3 semaines jusqu’à la semaine 52, avec prednisolone à 50 mg/m² PO/j en démarrage puis 1 mg/kg/j en entretien [4]. Il est important de préciser que ce protocole était administré par voie intrapéritonéale dans l’étude citée, une voie d’administration non standard en clientèle française, où l’administration intraveineuse reste la règle [4]. La biodisponibilité et l’efficacité entre les deux voies apparaissent comparables selon les données pharmacocinétiques disponibles [4], mais la transposition doit rester prudente.
Dans la pratique française du généraliste, un protocole COP en administration intraveineuse constitue une option raisonnable, en particulier lorsque les contraintes de plateau technique, financières ou de compliance limitent l’accès au CHOP-based. Les protocoles CHOP-based typiques prolongent l’induction sur 19 à 25 semaines avec administration hebdomadaire à bimensuelle en rotation [1]. En cas d’insuffisance rénale préexistante, la doxorubicine devrait être évitée en raison de son potentiel néphrotoxique [1]. Les corticoïdes doivent être maniés avec précaution chez les chats présentant une cardiopathie, un diabète ou une néphropathie [1]. Il est également reconnu qu’une corticothérapie initiée en pré-chimiothérapie peut induire une chimiorésistance : l’introduction de la prednisolone devrait donc être concomitante au démarrage du protocole de polychimiothérapie et non anticipée.
Formes à petites cellules (bas grade)
Le lymphome digestif à petites cellules relève d’une prise en charge chronique. Le protocole de première intention associe chlorambucil et prednisolone, administrés par voie orale au long cours [1][6]. Deux schémas d’administration du chlorambucil sont documentés : une administration continue à 2 mg PO tous les deux à trois jours, ou une administration pulsatile à 20 mg/m² PO toutes les deux semaines [6]. Les deux schémas sont associés à des résultats cliniques comparables, l’observance du propriétaire tendant à orienter le choix vers la seconde formulation dans certaines cliniques [6]. La prednisolone est classiquement introduite à 2 mg/kg/j PO en démarrage, avec dégression progressive selon la réponse clinique [6]. La supplémentation en vitamine B12 par voie sous-cutanée est indiquée en cas d’hypocobalaminémie, une amélioration clinique pouvant tarder si ce paramètre n’est pas corrigé [6]. Un schéma documenté consiste en 250 µg SC hebdomadaires pendant 6 semaines, puis toutes les deux semaines pendant 3 mois, puis mensuellement, avec réévaluation clinique et biologique périodique [6].
La transition d’une allergie alimentaire ou d’une MICI vers un régime éviction et l’apport de probiotiques constituent un appoint recommandé, en particulier dans les cas où le diagnostic différentiel avec la MICI reste équivoque [1]. Plus de 80 % des chats répondraient au traitement, avec une survie médiane de 1,5 à 3 ans après diagnostic [6]. Une transition vers un lymphome à grandes cellules est décrite chez environ 10 % des cas au cours du suivi [6].
Autres formes anatomiques
Lymphome nasal : la radiothérapie, seule ou associée à une polychimiothérapie, obtiendrait des taux de réponse supérieurs à 90 % et des survies rapportées de deux à trois ans dans certaines séries [1]. L’accès à cette modalité reste toutefois limité sur le territoire français et impose une orientation en centre de référence.
Lymphome médiastinal (en particulier chez le chat jeune) : prise en charge respiratoire initiale (thoracocentèse en cas d’épanchement pleural symptomatique) avant l’initiation de la chimiothérapie [1]. Chez le chat non FeLV, le taux de réponse global au protocole COP ou CHOP-based avoisinerait 70 à 90 %, avec une survie médiane de 9 à 12 mois ; le statut FeLV positif réduit considérablement le pronostic, avec une survie médiane rapportée autour de 3 mois [1].
Chirurgie de résection : envisageable sur les formes digestives focales, en particulier gastriques ou coliques, en association avec la chimiothérapie post-opératoire [6]. Une petite série rapporte une survie médiane proche de 14 mois dans cette configuration [6].
Corticothérapie palliative seule : lorsque la polychimiothérapie n’est pas envisageable pour des raisons médicales, financières ou de choix du propriétaire, prednisolone à 1 à 2 mg/kg/j PO ajustée à la tolérance individuelle, avec rémission clinique temporaire de deux à quatre mois en médiane [5]. Cette option ne relève pas d’une équivalence thérapeutique mais d’un compromis assumé de qualité de vie sur une durée courte. À titre de comparaison, un protocole agressif permettrait d’obtenir une rémission chez 50 à 80 % des chats sur une durée moyenne de 4 à 9 mois [5].
| Molécule | Classe | Indication principale | Posologie indicative documentée dans le pool | Statut AMM FR |
|---|---|---|---|---|
| Vincristine | Alcaloïde de la pervenche | Protocole CHOP/COP, formes à grandes cellules | 0,6 mg/m² en administration IV, hebdomadaire en induction puis toutes les 3 semaines [4] | hors AMM |
| Cyclophosphamide | Agent alkylant | Protocole CHOP/COP, formes à grandes cellules | 250 mg/m² en administration IV, semaines 1 et 4 puis toutes les 3 semaines dans le protocole COP [4] | hors AMM |
| Doxorubicine | Anthracycline | Protocole CHOP, à éviter en IRC | 1 mg/kg pour animal < 10 kg | hors AMM |
| Chlorambucil | Agent alkylant | Formes à petites cellules, EATL type II | 2 mg PO tous les 2 à 3 jours OU 20 mg/m² PO toutes les 2 semaines [6] | hors AMM |
| L-asparaginase | Enzyme | Protocole de rattrapage ou induction | 400 UI/kg | hors AMM |
| Prednisolone | Corticoïde | Protocole systématique, monothérapie palliative | 2 mg/kg PO/j en démarrage puis 1 mg/kg/j en entretien [4] OU 2 mg/kg/j PO en démarrage avec dégression [6] ; 1 à 2 mg/kg/j PO en palliatif seul | AMM vétérinaire française |
| Lomustine | Nitroso-urée | Protocole de rattrapage, atteinte SNC | 50 à 60 mg/m² | hors AMM |
| Cytarabine | Antimétabolite | Atteinte SNC, protocoles de rattrapage | 100 mg/m² SC q12h × 2 à 4 jours | hors AMM |
| Cobalamine (B12) | Supplémentation | Hypocobalaminémie associée à EATL II | 250 µg SC hebdomadaires × 6 semaines, puis /15 jours × 3 mois, puis mensuelle [6] | Statut spécialité vétérinaire à préciser (préparations magistrales ou spécialités) |
Durée totale du protocole CHOP-based : 19 à 25 semaines [1]. Toutes les posologies devraient être re-vérifiées dans un référentiel actualisé (Plumb’s Veterinary Drug Handbook ou équivalent) avant prescription individuelle, en particulier pour les molécules non chiffrées ici (données non couvertes par le pool de sources de l’article).
Pronostic
Le pronostic dépend de la forme anatomique, du grade histologique, du statut rétroviral et de la réponse au traitement. Les fourchettes ci-dessous sont issues de médianes de population et ne préjugent pas d’une prédiction individuelle : elles doivent être présentées au propriétaire comme telles.
- Lymphome digestif à grandes cellules (EATL type I) : taux de réponse 50 à 75 % au protocole de polychimiothérapie multiagent, survie médiane 6 à 8 mois, 15 à 25 % des chats atteignent 1 à 2 ans [1]. Variante à grands lymphocytes granuleux, plus agressive : pronostic défavorable, survie < 60 jours même sous chimiothérapie [1].
- Lymphome digestif à petites cellules (EATL type II) : profil pronostique nettement plus favorable, taux de réponse 70 à 85 % à la corticothérapie + chlorambucil, survie médiane > 2 ans dans plusieurs cohortes [1][6].
- Lymphome médiastinal (non FeLV) : taux de réponse 70 à 90 %, survie médiane 9 à 12 mois [1]. Statut FeLV positif : survie médiane abaissée à environ 3 mois [1].
- Lymphome nasal (radiothérapie ± chimiothérapie) : survie médiane de 2 à 3 ans dans les séries les plus favorables [1].
- Lymphome rénal : pronostic réservé, survie médiane environ 3 mois toutes stratégies confondues, portée à environ 6 mois chez les rares chats en rémission complète [1].
- Lymphome du SNC : pronostic sombre à défavorable, survie médiane de l’ordre de 70 jours [1].
Une cohorte néerlandaise récente sur 110 chats en lymphome à grandes cellules traité par protocole COP modifié documente une survie sans récidive médiane de 763 jours parmi les chats en rémission complète, avec des durées particulièrement longues pour les formes nasopharyngée et médiastinale [4]. Ces chiffres, obtenus en contexte académique et sur administration intrapéritonéale, doivent être extrapolés avec prudence à la clientèle française.
Points-clés pour le praticien
- Devant un chat âgé présentant des signes digestifs chroniques, le lymphome digestif doit figurer systématiquement dans les hypothèses prioritaires, aux côtés de la MICI, de l’hyperthyroïdie et de l’IRC.
- L’échographie abdominale avec mesure de l’épaisseur de la musculeuse constitue l’examen d’orientation clé, un rapport musculeuse/sous-muqueuse supérieur à 0,5 étant significativement évocateur d’un lymphome à petites cellules.
- La distinction histologique entre lymphome à grandes cellules (EATL type I) et lymphome à petites cellules (EATL type II) conditionne l’ensemble de la démarche thérapeutique et pronostique : deux entités cliniques, deux protocoles, deux espérances de survie.
- La biopsie pleine épaisseur, obtenue par laparotomie ou laparoscopie, reste supérieure à l’endoscopie pour distinguer un lymphome à petites cellules d’une MICI sévère ; l’IHC et la PARR restent nécessaires dans les cas équivoques.
- Chez le chat, la doxorubicine n’a pas démontré de bénéfice significatif par rapport au protocole COP, contrairement au chien : le protocole COP en administration intraveineuse constitue une option pragmatique en clientèle généraliste, sous réserve d’un plateau technique adapté.
- Toute prescription chimiothérapique relève de la cascade humaine à l’exception de la prednisolone, ce qui impose une information réglementaire précise du propriétaire et une traçabilité rigoureuse.
- Chez le chat jeune présentant une détresse respiratoire aiguë, la forme médiastinale constitue une urgence : la thoracocentèse d’un épanchement pleural symptomatique précède l’initiation de la chimiothérapie.
Ressources et référence
Pour l’accompagnement du patient dans les cas dépassant le plateau technique du cabinet (radiothérapie, protocoles CHOP-based avec doxorubicine chez un patient à risque, chirurgie oncologique complexe), l’orientation en centre de référence en oncologie vétérinaire est recommandée. Les sociétés savantes internationales de référence sont l’ACVIM Oncology Specialty, l’ECVIM-CA Companion Animal et la Veterinary Cancer Society (VCS). En France, le Groupe d’étude en médecine interne (GEMI) et l’AFVAC (Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie) proposent des ressources francophones à jour.
Pour l’orientation vers une garde ou une clinique de nuit lorsqu’un chat présente un épanchement pleural sur suspicion de lymphome médiastinal, l’annuaire de l’Ordre national des vétérinaires permet d’identifier les cliniques d’urgence en région.
Glossaire
- CHOP : cyclophosphamide, hydroxydaunorubicine (doxorubicine), vincristine (Oncovin), prednisolone
- COP : cyclophosphamide, vincristine (Oncovin), prednisolone
- DLBCL : diffuse large B-cell lymphoma
- EATL : enteropathy-associated T-cell lymphoma (type I à grandes cellules haut grade, type II à petites cellules bas grade)
- FeLV : feline leukemia virus
- FIV : feline immunodeficiency virus
- IHC : immunohistochimie
- LGL : large granular lymphocyte lymphoma
- MICI : maladie inflammatoire chronique intestinale (IBD en anglais)
- PARR : PCR for antigen receptor rearrangements
- SNC : système nerveux central
- TLI : trypsin-like immunoreactivity
Références
- Clifford CA, Mullin C. An Overview of Feline Lymphoma: GI & Beyond. Clinician’s Brief. Juillet 2015. cliniciansbrief.com
- Bechtel S. Lymphoma in Young Cats. Clinician’s Brief (research summary de Rogato F et al., Clinical characterisation and long-term survival of paediatric and juvenile lymphoma in cats: 33 cases (2008-2022), J Small Anim Pract 2023). Décembre 2023. cliniciansbrief.com
- Vanbrugghe B, Derré G, Laprie C. Lymphome digestif chez le chat : méthodes diagnostiques, diagnostic différentiel. Le Point Vétérinaire. 2011;321. lepointveterinaire.fr
- Versteegh H, Zandvliet MMJM, Feenstra LR, van der Steen FEMM, Teske E. Feline Lymphoma: Patient Characteristics and Response Outcome of the COP-Protocol in Cats with Malignant Lymphoma in The Netherlands. Animals (Basel). 2023;13(16):2667. doi.org/10.3390/ani13162667
- Cornell Feline Health Center, McEntee M. Lymphoma. 2021. vet.cornell.edu
- Mount Laurel Animal Hospital. Feline lymphoma: diagnosis and treatment. dvm360. Mars 2022;53(3):36. dvm360.com
